Intello Critique littéraire

Tigrou

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Ceci dit j'ai l'impréssion qu'avec cette logique on peut faire remonter le contrat social à l'épopée de Gilgamesh avec Enkidu qui vit comme un animal au côté des animaux mais qui après avoir été en contact avec une femme voit les animaux le fuir et fini par être obligé d'aller en ville et boire du vin et donc par entrer dans la civilisation :thunkung:
L'épopée de Gilgamesh n'étant sortie de l'oubli qu'au 19e, ce serait anachronique dans l'histoire des idées :noel:
 

Franc côt

Pilier
Il y a 1 an j'avais écrit une critique du Prince de Machiavel. Je pense que mon style d'écriture a un peu évolué, j'espère en bien. J'ai relu Le Prince récemment en plus d'article à ce sujet. Je vous propose donc ma critique, inchangée, et un commentaire fait à partir des différents éléments intéressants que j'ai pu trouver :

Le Prince de Machiavel (1532) :

Vous en avez sans doute entendu parler, il est souvent évoqué par des politiques et des dirigeants. Ce livre est vu comme fondateur d’une pensée, une inspiration pour les gouvernants. Son auteur a donné l’adjectif « machiavélique », ayant pris un sens négatif à rapprocher de sournois, pernicieux. À partir de ce que j’ai pu comprendre du livre, je poserais plutôt que « machiavélique » se rapproche du sens de pragmatique, n’ayant donc aucune considération morale, mais seulement pratique.

En effet toute action venant du Prince est bonne tant qu’elle permet de conserver son pouvoir, dût-il éliminer la race (terme utilisé à l’époque pour désigner une lignée, une famille) des dirigeants de la cité nouvellement conquise. Il n’y a pas à faire de considération morale sur les actions du Prince, car il œuvre pour conserver son pouvoir, son État. Dans cette optique, Le Prince doit également préférer se faire craindre plutôt qu’aimer, car « l’on est maître de notre bienveillance, mais pas de nos craintes ».

Je ne jugerais pas des enseignements fondamentaux que ce livre apporte, n’étant ni Prince ni Laurent Le Magnifique, je ne peux dire si ses conseils sont avisés ou ruineux. Néanmoins, je dirais que ce livre donne de très bons enseignements sur la période historique du début du XVIe siècle dans la péninsule italique. La menace des armées étrangères en terre d’Italie est évoquée, on parle de Louis XII, François Ier, Charles Quint, les gardes suisses, les Borgia. Machiavel nous montre qu’il existait déjà, trois siècles avant l’unification de la péninsule, un sentiment national italien, car il s’attriste de la division de son pays et dans le dernier chapitre appelle Laurent de Médicis à libérer l’Italie.

Nous l’avons dit, l’époque à laquelle le livre a été écrit correspond aux guerres d’Italie menées par les Rois de France, qui sont des personnages très présents dans le livre ainsi que l’organisation des Armées et des Institutions du Royaume de France. Cette période est emblématique de ce que nous appelons la Renaissance et l’humanisme qui apparaît, en est une émanation.

D’ailleurs, avant de lire ce livre je me suis renseigné sur Machiavel pour en apprendre un peu plus sur lui et notamment sur son école de pensée. « Humaniste » c’est le premier terme qui est apparu, je peux comprendre cette étiquette aux vues des références utilisées : Pyrrhus, Marc Aurèle, Alexandre… mais cela s’arrête là. On découvre au fil de ce livre un homme jugeant la faillibilité des autres et connaissant leurs faiblesses parfaitement. Je prends pour exemple cette citation révélatrice de sa pensée :
On oublie plus facilement la mort de son père que la perte de sa succession
Je perçois Machiavel comme quelqu’un de calculateur qui a conscience que l’humain est ce qu’il est, faible et corruptible. Et il propose d’utiliser cette nature pour mieux gouverner les hommes. Il propose de récompenser les personnes ayant de bonnes actions pour les encourager dans cette voie. Et concernant le peuple, il est bon d’organiser des fêtes pour le divertir, de mettre à l’honneur les peuplades locales et de résider parmi eux pour le tenir tranquille.

Je conseille la lecture de ce livre qui a, à mes yeux, la faiblesse d’être trop court. Les enseignements, très bien illustrés manque peut-être de développement. Même si on peut être admiratif de cette démarche de présentation presque scientifique avec un postulat théorique et son apport pratique. On peut en tirer à la fois des enseignements politiques ou du moins la manière dont la politique était envisagée à l’époque, mais on en dégage aussi une impression historique. Un homme voyant son pays disloqué en principauté à la merci de Rois étrangers.

La fin du dernier et vingt-sixième chapitre m’a particulièrement marqué :
Ne laissons donc point échapper l’occasion présente. Que l’Italie, après une si longue attente, voie enfin paraître son libérateur ! Je ne puis trouver de termes pour exprimer avec quel amour, avec quelle soif de vengeance, avec quelle fidélité inébranlable, avec quelle vénération et quelles larmes de joie il serait reçu dans toutes les provinces qui ont tant souffert de ces inondations d’étrangers ! Quelles portes pourraient rester fermées devant lui ? Quels peuples refuseraient de lui obéir ? Quelle jalousie s’opposerait à ses succès ? Quel Italien ne l’entourerait de ses respects ? Y a-t-il quelqu’un dont la domination des barbares ne fasse bondir le cœur ?
Que votre illustre maison prenne donc sur elle ce noble fardeau avec ce courage et cet espoir du succès qu’inspire une entreprise juste et légitime ; que, sous sa bannière, la commune patrie ressaisisse son ancienne splendeur, et que, sous ses auspices, ces vers de Pétrarque puissent enfin se vérifier !
Vaillance contre fureur
Prendra les armes ; et le combat sera bref :
Car l’antique valeur
Dans les cœurs italiques n’est pas encore morte
Quelques réflexions sur Le Prince de Machiavel :

Le Prince de Machiavel a eu de l’influence sur les penseurs politiques de toutes époques, il occupe selon Aron « une place à part, et, je crois, bien, unique. »

C’est un livre simple, facile à lire, mais qui nous apporte énormément de réflexion par la suite, il ne faut pas le trouver trop simpliste. Il est écrit par un fonctionnaire de la République Florentine qui s’adresse à Laurent II de Médicis. Il est alors en disgrâce et souhaite retrouver une place.

Machiavel était un amoureux de la liberté selon Aron, un républicain. Mais en ce temps, l’Italie était occupée par les barbares, à l’image d’Odoacre renversant l’Empereur et devenant maître de ces terres. Pour recouvrer sa liberté, le pays devait être libéré. Et c’est pour cela qu’il apprend de César Borgia, qui utilisa Remiro D’Orco pour pacifier la Romagne avec des méthodes brutales et cruelles et le sacrifia tel le bouc émissaire. Ainsi, la cruauté de son ministre était assimilée à sa personnalité, ses crimes comme des débordements, et le Prince Borgia pouvait libérer le peuple ce fléau en l’exécutant.

Selon Gramsci, le Prince de Machiavel n’est pas un exposé doctrinaire, abstrait, mais au contraire Machiavel utilise des éléments concrets pour présenter son Prince et unir le peuple italien derrière lui. Pourtant ce dernier est une figure imaginaire, un personnage présentant les meilleurs traits de caractère que l’on puisse avoir, un chef idéal, sa représentation même. Quand Machiavel parle du peuple italien, il songe plutôt au peuple qui est d’accord avec ses idées, qui le suit. Comme ce peuple partage les idéaux de Machiavel, il se fond en lui, alors ils en arrivent aux mêmes conclusions : il faut un Prince pour libérer l’Italie et les libérer de l’esclavage dont ils sont les victimes, tel le peuple de Moïse.

Le Prince est aussi un personnage qui ne s’intéresse pas à ce que les choses devraient être, il les prend comme elles sont et utilisent de sa « virtù » pour en faire ce qu’il veut. Sa « virtù » c’est selon Gramsci « son intelligence politique, son énergie, son habileté pour conserver et consolider son pouvoir et élargir les bases d’un État unitaire ». Le Prince est une pragmatique, habile dans les affaires politiques, et non un idéologue. Il prend le terrain comme il est. Par la « fortuna », il acquiert son pouvoir et par la « virtù » il le consolide. Mais on peut aussi imaginer que la « virtù » c’est la liberté d’agir pour satisfaire son intérêt, son énergie propre.

C’est pour cela que Machiavel nous dit qu’il faut supprimer la famille régnante quand on prend une province. Il n’y a aucune question morale, la fin justifie les moyens. Le but étant de garder la province sous son giron, on se doit de supprimer les anciens propriétaires. Surtout que cela permettra de se lier d’amitié avec les adversaires de ceux-ci.

Nous ne sommes donc plus au temps où l’on imaginait La cité de Dieu mais plutôt au temps de la politique moderne, factuelle, empirique avant l’heure. Il n’y a plus qu’une seule cité et elle est terrestre. Finalement, l’humaniste Machiavel vit avec son époque, il s’intéresse aux principautés nouvelles, celles qui existent dans l’Italie du Quattrocento qui amorce tranquillement la Renaissance. Mais il est un des premiers avec Bodin, Hobbes et Locke à penser la constitution d’un État bien existant. Contrairement aux Anciens qui imaginaient des citées parfaites, imaginaires.

Peut-on alors en faire un penseur atemporel étant donné que son objet d’analyse est très particulier et ancré dans une situation historique bien précise ? La question en soulève une autre, on voit une filiation faite entre Machiavel et les totalitarismes du XXe. Les fascistes italiens ont repris Machiavel en interprétant ses paroles comme « la fin justifie les moyens » et donc en imposant l’idée que le crime n’existe pas en politique, seuls les actes comptants. Mais peut-on imputer la faute à Machiavel, comme la signification de machiavélique pourrait nous le faire croire, ou peut-on imputer la faute aux fascistes qui n’ont pas compris Le Prince ?

Raymond Aron nous dit que Machiavel aimait les libertés, mais il faisait avec la réalité du terrain. Tandis que d’autres nous disent qu’il était un serviteur de l’absolutisme, à la manière des intellectuels précédemment cités. Il n’y a pas de question de droit, de légitimité, mais plutôt de force. Machiavel traite avec les forces qui ont lieu en politique. Et il encourage le Prince à user de ces forces, externes comme internes pour arriver à ses fins. De même qu’il encourage à user de scélératesse. Sans oublier que l’homme est soumis à la « fortuna », indépendante de lui-même, le sort, le destin.

Il n’est pas un déterministe au sens où il ne pense pas que l’homme a déjà son destin déjà tracé, l’homme a un libre arbitre. Mais, la fortune « dispose de la moitié de nos actions ». Il faut donc user de notre énergie pour contrecarrer, pour s’opposer à cette fortune. Par là même il encourage à l’action, l’agissement.

D’un point de vue réactionnaire, Machiavel ne marque-t-il pas le départ de la pensée moderne ? Détournée des idées, de la réflexion métaphysique, mais ancrée profondément dans le matériel ? On peut sans doute faire l’opposition réflexion/action. Il semble avoir choisi la deuxième issue. En plus de cela, nous l’avons dit plus tôt, Machiavel a été actif en tant que fonctionnaire, il a agi. Il s’inscrit non plus dans l’imagination de la meilleure constitution possible, mais dans l’action créatrice, issue du réel, pour la constituer. Il utilise la technique, celles qu’il décrit dans son livre, pour servir l’homme et ses intérêts. Machiavel n’est pas un homme de la contemplation, médiéval.

Léo Strauss en fait un penseur des Lumières avant l’heure. Machiavel aurait voulu détruire la République chrétienne avec les outils qu’il fournissait. Il oppose catholicisme originel à celui de son époque, un peu comme Luther. On peut donc aisément comprendre pourquoi Jacques Maritain n’était pas vraiment un fanatique du Machiavélisme. Sans doute avait-il fait ce parallèle.

L’Église est d’ailleurs critiquée dans Le Prince, Louis XII fait ainsi une terrible erreur en donnant du pouvoir au pape Alexandre VI, en lui autorisant la prise de la Romagne. Car Louis XII ajoute ainsi « au pouvoir spirituel, qui lui donne déjà tant d’autorité, un pouvoir temporel aussi considérable » (Chapitre 3, des principautés mixtes). L’exemple est donné ici pour montrer l’erreur du Roi de France d’avoir agrandi le pouvoir de l’Église ainsi que d’avoir fait rentrer le Roi d’Espagne. Il a agrandi leur pouvoir à ses dépens.

Dans le livre de Machiavel, l’Église n’est plus la maison de Dieu, mais plutôt l’outil, l’organisation qui sert les intérêts papaux en la personne d’Alexandre IV Borgia et de Jules II. Usant de ses richesses et de ses armes pour faire entendre sa voix. Elle n’est plus une institution spirituelle, mais bien un État, un pouvoir temporel qui affermit son pouvoir sur les terres qu’elle gouverne.

Dans notre monde moderne, Gramsci considère que le Prince ne peut qu’être un « organisme, un élément complexe d’une société ». C’est le parti politique. C’est le seul endroit où se rassemble une volonté collective qui tend vers le même but. Elle peut néanmoins s’incarner dans un personnage concret si le danger est imminent. Il considère que cela ne pourra aboutir qu’à un acte de restauration et de réorganisation, cela ne fondera rien de nouveau. Qu’il oppose à une création ex novo, à partir de zéro, qui tendra la volonté collective vers une expérience historique jamais tentée. N’oublions pas que Gramsci est communiste, dès lors nous savons très bien vers quoi tend son expérience historique. Le Prince moderne pour Gramsci dirigera les foules vers une expérience communiste et donc vers la fondation d’un État nouveau. Tandis qu’un Général Boulanger, incarnant parfaitement le condottiere à la manière d’un Francesco Sforza, ne pouvait mener qu’à une entreprise de restauration et de réorganisation, osons dire : « réactionnaire ».

Pour Gramsci l’Italie ne pouvait se former comme monarchie absolue à l’époque de Machiavel en raison de groupe étranger, les Princes du Saint Empire Romain Germanique, et sa fonction internationale en tant que Saint Siège. Il ne faut pas non plus oublier les guerres d’Italie de nos Rois qui déstabilisèrent la région.

Machiavel a essayé de mobiliser un germe de jacobinisme dans la péninsule italienne, au sens de mobilisation ville-campagne, d’un mouvement qui partirait de la ville pour arriver et mobiliser les campagnes. Il voulait réformer la milice, à l’instar de ce que firent les jacobins par la conscription. Machiavel voulait donc former, selon Gramsci, une volonté collective nationale en s’appuyant sur les propriétaires terriens, ruraux.

Des différentes interprétations que j’ai pu lire, je pense que le machiavélisme ne devrait plus être rapproché de « sournois, vicieux ». Certes le Prince peut utiliser des scélératesses pour arriver à son pouvoir, mais ce n’est pas la seule voie qui lui ait proposé. Le Prince se doit d’être pragmatique, de faire avec le terrain. Il s’oppose donc à toutes idées, idéologies qui partent de la pensée pour descendre sur la Terre. La pensée machiavélienne est résolument terrestre, matérielle. On peut donc considérer qu’elle se coupe des idées pour se consacrer à l’action.


Sources :
  • Notes sur Machiavel, sur la politique et sur le Prince moderne, Cahiers 13/14/15, Antonio Gramsci
  • Préface de Raymond Aron au Prince
  • Le Prince, édition Librio 2 €
  • Machiavel, Domination et liberté politique, 2003, Christian Nadeau
  • Pensée sur le machiavélisme, Léo Strauss
 

Franc côt

Pilier
La liberté, pour quoi faire ? De Georges Bernanos (1947)

C’est un écrit divisé en cinq parties que nous propose Bernanos. La forme est particulière puisque ce sont des textes écrits pour des conférences. Ce qui explique une certaine redondance au sein des parties. On oublie plus facilement ce qui est prononcé à l’oral puisque nous n’avons pas de support c’est pourquoi Bernanos martèle certaines thématiques.

Quelles sont-elles ? Il reprend une large partie de ce qu’il traitait dans La France contre les robots, il critique la liberté que la société des machines nous enlève. Cette société, anti-civilisation qui pousse l’humanité dans la jouissance, la fuite en avant et les loisirs. Cette anti-civilisation qui détruit notre vie intérieure, que Bernanos assimile à la liberté, celle de pensée notamment. L’homme moderne n’a plus le temps, en plus de cela la nourriture spirituelle qu’on lui donne ne peut le rassasier. Pour contrevenir à cette déspiritualisation, il se jette dans la modernité.

Bernanos esquinte ceux qui croient au dogme du progrès et voit dans l’Histoire une locomotive sur ses rails. Il préfère comparer l’Histoire à une toile que l’on recompose sans cesse. À propos de locomotive, la machine et les spéculateurs qui les contrôlent l’inquiètent. Ces personnes usent de propagande pour tuer la vie intérieure et ainsi rendre acceptable le mélange de mensonge et de vérité qu’elles propagent. Il met dos à dos marxistes et libéraux qui ne pensent qu’aux lois économiques et veulent dicter la marche du monde sous celles-ci.

Il s’inquiète, de la bombe atomique tout d’abord. Celle-ci le hante durant ces cinq conférences, c’est quelque chose qui l’a profondément marqué. C’est la machine des machines, celle qui pourra détruire le monde et l’humanité avec. Il souhaite que la jeunesse, nos « boomers », ne se laisse pas avoir et n’attend pas de la génération qui a laissé faire cette guerre un quelconque salut. Cette génération, dont Bernanos fait partie, laisse la propagande s’implanter en temps de paix et se comporte comme si l’on rentrait de vacance. Alors que nous rentrons d’une guerre terrible, destructrice.
Et c’est aussi un écrivain catholique, il nous expose sa foi et ses croyances. Il en veut aux nouveaux convertis d’être un peu trop ostentatoires dans la démonstration de leur foi. Mais, il en veut aussi à ceux qui croient qu’utiliser les mythes de la Bible pourra convertir les masses. Car il s’en remet à Dieu, qui est amour, et qui nous a laissé le libre arbitre pour que nous le rejoignions de plein cœur.

La lecture est très facile, même si les redondances peuvent être fatigantes à la longue. Néanmoins Bernanos donne un message d’espérance, et non d’optimisme, face à la société des machines. Il souhaite de plein cœur que la France reprenne son rôle de libératrice — référence à 1789 — et combatte ce monde anglo-saxon et allemand, mené par les lois économiques.

NB : Il tire la phrase du titre d'une parole de Lénine.
 

Tigrou

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Voilà qui est intéressant. Je croyais avoir deviné le contenu du livre à son titre (ou du moins la ligne directrice), mais j'étais complètement à côté de la plaque. :noel:
 

Franc côt

Pilier
La France d'Ancien Régime - Pouvoirs et société (2018)

C’est un livre universitaire destiné aux étudiants en Histoire moderne. Les professeurs qui ont écrit ce livre, MM. Milliot et Minard, enseignent à Paris VIII. On se doute de leurs orientations idéologiques et celles-ci se ressentent notamment au début du livre. Mis à part ces quelques points pouvant la gêner la lecture, ça reste une bonne entrée en matière en ce qui concerne l’organisation générale de l’Ancien Régime.

Tout d’abord, l’Ancien Régime correspond à une période allant grosso modo du règne de François Ier à Louis XVI. On peut prendre comme début l’arrivée de Colomb en 1492 aux Caraïbes au début de la Révolution en 1789. Pour ceux qui auraient lu le livre de Tocqueville sur l’Ancien Régime, on retrouve cette thèse de la lente et progressive centralisation du pouvoir qui s’amorce sous François Ier et atteint son paroxysme sous Louis XIV.
Les auteurs tentent d’expliquer l’imbroglio qu’ont pu être les différents échelons territoriaux (seigneuriaux, ecclésiastiques, fiscaux) et les différentes taxes y afférents.

On y retrouve la constante qui a marqué la France de cette période : la stagnation démographique et le plafonnement de la densité à 40 habitants/km carrés, seulement dépassée après la seconde moitié du XVIIIe en raison du développement de l’industrie et des échanges coloniaux apportant une certaine richesse par les investissements des bourgeois. En parlant de ceux-ci, le conflit entre les bourgeois recherchant l’anoblissement par l’achat de charges et la noblesse d’épée se sentant menacée par ces parvenus est bien développé.

On a finalement plusieurs axes thématiques :
  • La société de corps
  • La démographie et d’autres aspects sociaux
  • L’agriculture
  • Le développement de l’urbanisation
  • L’alphabétisation et l’éducation
  • La Monarchie et la centralisation

En annexe sont fournis :
Un tableau chronologique de l’Ancien Régime avec les faits marquants extérieurs et intérieurs par règne
Un lexique des termes techniques (asséeurs, baillis, Grands-Jours, jurande…)
Un petit dictionnaire des personnages historiques

Il se lit assez rapidement et permet d'avoir une idée générale de l'organisation de la société à cette époque mais cela ne reste qu'une introduction. Certains thèmes ne sont pas ou peu développés. Je pense notamment à la Religion et notamment au Concile de Trente qui n'est abordé que du point de vue du développement de l'éducation populaire.
 

Franc côt

Pilier
Mon ascension de Charles Ponzi (2020) :
Ce sera une critique un peu longue, le temps que je reprenne l'habitude mais c'est aussi une histoire intéressante parce que le bonhomme inspira Madoff et donna son nom à une arnaque, rien que ça.

Ce livre est une traduction de l’original « The rise of mr Ponzi » parue en 1935/1936.

Charles Ponzi a donné son nom à une arnaque que Bernard Madoff a reproduite des décennies plus tard, la pyramide. Le principe est très simple, plus l’on rentre tôt dans la machinerie et plus on aura de chance de sortir gagnant.

Principe : Il faut tout d’abord promettre un rendement très nettement supérieur à la concurrence, avec une assurance de résultat. Les personnes qui, soit ni connaissent rien, soit se laissent aveugler par l’avarice viendront chez vous placer leur pécule. Le but est alors qu’il y ait assez d’entrants pour pouvoir payer les clients déjà sur place.

Si Monsieur A vient chez vous, place 10 000 € et que vous lui promettez une performance de 100 % en 6 mois, il faudra alors que les apports de Monsieur B et C, amis de A, placent à leur tour 10 000 €. Comme vous êtes un escroc, vous n’allez pas placer l’argent, vous allez utiliser ces 20 000 € tout frais pour rémunérer Monsieur A et prendre votre part. Il faudra ensuite trouver des Messieurs D,E, F, G pour rémunérer les autres jusqu’à ce que le pot au rose soit découvert.

Je vous ai présenté ici la théorie de la pyramide de Ponzi, en réalité le bougre a eu plus d’inventivité. Il a échafaudé une arnaque plus élaborée et qui demandait des connaissances en règlement international sur les tarifs postaux. Mais avant cela, il me faut vous présenter un peu la personne.

Ponzi est un immigré italien qui arrive aux États-Unis en 1903 avec 15 dollars en poche. Avant de devenir la légende des montages financiers, il alla 2 fois en prison. Une première fois au Canada parce qu’un sympathique compatriote l’avait utilisé dans une affaire de chèque en blanc. Une seconde fois aux États-Unis parce qu’ayant servi d’interprète pour des compatriotes auprès de la police aux frontières américaines, on avait considéré que c’était un passeur. Il se trouva alors en compagnie de Ignazio Lupo, un des précurseurs de la mafia italienne en Amérique. Ponzi devait traduire toutes les lettres entrantes et sortantes de ce chef italien.

Après être sorti de ses déboires, il fait plusieurs petits boulots et arrive finalement à Boston (Massachusetts) pour lancer la « Charles Ponzi, Export & Import ». Son but était de développer un guide du négociant qu’il vendrait. C’est en regardant sa correspondance qu’il se rendit compte qu’un timbre-poste espagnol avec un coupon-réponse pouvait valoir beaucoup.

Le principe du coupon-réponse est que l’expéditeur l’inclut dans sa lettre pour que la personne qui reçoit puisse échanger ce coupon contre des timbres locaux et renvoyer une réponse rapidement. Tous les membres de l’Union Postale Universelle étaient obligés d’accepter ces coupons-réponse. Ce principe fut aboli quelques temps après la PGM et les nombreuses dévaluations que les monnaies européennes ont subies.

Les coupons-réponse avaient selon les règlements de l’UPU des valeurs faciales de 25 cents chacun, et les monnaies plus faibles pouvaient permettre de faire de large bénéfice. La valeur faciale du timbre était de 20 cents de dollars, mais dans l’exemple italien, 1 coupon-réponse valait 30 centimes de Lire. Or avec 1 dollar on pouvait avoir 20 lires et donc 66 coupons-réponse (2000/30) de 30 centimes de Lire contre lesquels un Américain aurait reçu 66 * (25-20) = 3,30 $ avec 1 $ de dépensé. Ce qui fait un rendement brut de 230 %. Le gain se fait sur la différence de valeur entre le timbre, le coupon-réponse et le taux de change entre la monnaie et le dollar.

Pour résumer de manière graphique :

Malheureusement, je dois dire qu’il est assez difficile de suivre le cheminement de Ponzi sur ma version traduite.

Après avoir analysé cette manne potentielle, Ponzi créa la Securities Exchange Company (SEC) et y ajouta son oncle par alliance et un Italien qu’il croyait mort comme associés à leur insu. Le plus drôle étant que la SEC est aujourd'hui l'acronyme du régulateur des marchés financiers américains.

Le but était de créer une société en nom collectif pour rester discret et ne pas faire apparaître son nom. Ponzi devait avait contractés des dettes pour le lancement de son ancienne société d’import/export et un de ses créanciers vint le voir pour se faire payer. Ponzi lui expliqua l’idée qu’il avait eue par rapport aux coupons-réponse.

Le débiteur accepta et Ponzi systématisa le fait d’émettre des billets à ordre (des dettes), d’utiliser l’argent pour acheter des coupons et rembourser ses créanciers avec les gains. Il remboursait ses billets à ordre en 45 jours avec 50 % d’intérêts pour attirer les investisseurs. C’est à partir de ce moment qu’un visiteur intéressé par les 50 % de rendement lui demanda d’investir. Pour attirer encore plus de clients, Ponzi lui promit une commission de 10 % sur les gains générés par les personnes qu’il allait lui rabattre. Au 1er janvier 1920, il y avait 18 investisseurs pour 1 778 $ et à la fin juillet de la même année, il y avait 30 219 investisseurs pour 15 000 000 $.

Son stratagème était d’envoyer une personne de confiance en Europe pour acheter des coupons-réponse et de retourner. Le seul point faible du plan était le fait qu’il ne devait rien arriver à la personne qui voyageait. Il ne put continuer son affaire de coupon pour plusieurs raisons :
  • L’accroissement de la demande : l’UPU ne pouvait pas en imprimer autant
  • Dès que l’UPU se rendit compte qu’il y avait un nombre anormal de coupons, les agences postales limitèrent la vente
  • Certains pays se retirèrent carrément de l’accord international ce qui empêchaient donc d'échanger leur coupon contre des timbres aux Etats-Unis
Au fil du livre, on se rend compte que Ponzi n’est pas dangereux physiquement (il était très famélique), mais cependant il maîtrisait très bien l’art de persuader, mais aussi de menacer. La Hanover Trust lui avait refusé un prêt de 2000 $ quelques mois plus tôt. Quand il avait commencé à faire fortune, il avait accumulé 500 000 $ sur un compte de cette banque et avait fait croire à un compte dormant. Un compte sans mouvement sortant pour que la banque soit en confiance pour utiliser ces fonds et les placer.

Il est allé voir les actionnaires italiens de la banque pour se les mettre dans la poche. Et un beau jour, il est directement allé voir le directeur pour lui dire qu’il voulait 50 % des actions de la banque sinon il allait retirer les 500 000 $. Avec le vote des actionnaires italiens, il a réussi à prendre le contrôle de la banque, juste parce que quelques mois plus tôt elle lui avait refusé un prêt et le Président lui avait dit que « son compte apportait plus de soucis que de bénéfice ».

Après s’être mis en jambe en achetant une banque, il eut une faim insatiable et se mit à acheter banques, immeubles, voitures, entreprises. Il alla jusqu’à racheter l’entreprise de Brocker de son ancien employeur. Ponzi se retrouva néanmoins dans une situation ou il ne pouvait plus rembourser à hauteur de 50 % ses clients. Mais il décida de continuer le bluff.

Je ne vais pas faire de Ponzi un héros qui voulait mettre un terme au système bancaire, mais le fait est qu’il réussit à faire blêmir les banques autour de Boston. En effet, ses clients allaient retirer leurs économies de leur banque habituelle pour acheter des coupons chez Ponzi. Ce dernier plaçait cet argent sur des comptes bancaires appartenant à ses banques. Il n'attendait plus que les banquiers viennent lui manger dans la main pour le supplier de placer de l’argent chez eux, sans quoi ils auraient fait faillite.

Cela attira donc la jalousie du milieu bancaire classique. Des banquiers allèrent à la police pour se plaindre et auraient voulu que soit arrêté Ponzi. Ils n’y arrivèrent pas, mais en guise de punition, ce dernier alla récupérer ses fonds sous la forme de billet de 10 000 $ dans quelques banques régionales qui avaient osé se plaindre. Ses affaires continuaient de progresser, des centaines de personnalités du monde entier l’appelaient, de Chine, d'Inde, d'Europe ou d'Amérique du Sud.

Il avait maintenant à idée d’acheter la flotte marchande américaine qui avait été construite pour la guerre et mise en vente à la fin de celle-ci. Le coût était de 200 millions de dollars. Ce qu’il avait promis de trouver en 30 jours au gouvernement américain. À cette date il n’avait que des bureaux en Nouvelle-Angleterre qui lui rapportaient 1 million par jours. Dans le même temps, il annonça au conseil d’administration de sa banque qu’il voulait protéger ses déposants, car c’est eux qui risquent de perdre leurs économies en cas faillite. Il proposa une rémunération fixe de 4 % pour les déposants et 7 % pour les actionnaires et une répartition au prorata pour les sommes au-delà. Il voulait aussi que des membres du conseil d’administration soient élus par les épargnants. De là à dire qu'il avait déjà imaginé une banque de sociétaire, c'est un peu fort.

Il fit de la publicité dans les journaux de Boston pour annoncer son plan et cela provoqua un raz-de-marée de 15 millions de dollars qui arriva dans ses poches en quelques jours. La presse commença à être suspicieuse et accusa les officiels d’avoir laissé faire Ponzi et surtout d’avoir été entachés dans l’affaire. Il faut savoir aussi qu’il était très ami avec la police et que ces derniers servaient souvent pour maintenir l’ordre dans la rue et dans ses bureaux pendant les périodes de fortes affluences.

Pour couper court aux menaces de procès, il alla directement voir les procureurs et leur proposa de faire auditer ses dettes. En face desquels il aurait publié ses actifs pour rassurer les épargnants. Pour rassurer encore plus les procureurs, il annonça qu’il refuserait les nouvelles souscriptions au public pour le temps de l’enquête, mais qu’il accepterait les remboursements. C’était un bluff, il n’avait que 2 semaines de liquidité pour rembourser ses investisseurs avec intérêts.

Les journaux de Boston se défoulèrent ainsi que ses employés. Certains d’entre eux mirent de faux talons de chèque et par le biais de complice se firent rembourser. Ponzi les paya tous. Des centaines de milliers de dollars s’échappèrent. Le commissaire aux banques avec l’aide du gouverneur fit fermer la Hanover Trust Company pour cause de non stabilité de la banque. Il alla au bureau du procureur où on annonça que sa dette s’élevait à 7 millions de dollars. Ponzi annonça qu’il n’avait que 3 millions de dollars d’actifs et il fut mis en état d’arrestation. Le pire étant qu'un investisseur avait offert de racheter la SEC pour 10 millions de dollars et que Ponzi, ne lui faisant pas confiance, avait un peu fait durer l'affaire.

Il fit de la prison quelques années puis son affaire alla jusqu’à la Cour suprême des États-Unis où il fut rejugé et recondamné. On l’expulsa en Italie où il travailla un temps pour Mussolini. Il aurait extorqué le Trésor italien et s’enfuya au Brésil où il finit sa vie.

Ce que j'apprécie dans le personnage c'est qu'il n'a jamais eu peur d'aller confronter les personnes qui lui cherchaient des noises. Quand il apprit que la police enquêtait sur lui, au début de son activité, il se rendit immédiatement au poste de police pour demander pourquoi on enquêtait sur lui. D'ailleurs, on le connait encore aujourd'hui alors que son affaire ne dura que 6 mois :rire:
Je n'ai pas tout raconté non plus mais il avait fait une sorte de corbeau avec un prêtre à la Nouvelle-Orléans sur le maire et le chef de police avant d'atterrir à Boston.
 
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Tigrou

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Le gain se fait sur la différence de valeur entre le timbre, le coupon-réponse et le taux de change entre la monnaie et le dollar.
J'crois qu'on appelle ça de l'arbitrage. Ça se fait pas mal sur les marchés financiers et autres. :thinking: Ça permet de réguler les prix quand il y a une anomalie. Ce qui est précisément ce qui s'est passé ici. :smirk:

qui lui rapportaient 1 million par jours
:fou:
 

Franc côt

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J'crois qu'on appelle ça de l'arbitrage. Ça se fait pas mal sur les marchés financiers et autres. :thinking: Ça permet de réguler les prix quand il y a une anomalie. Ce qui est précisément ce qui s'est passé ici. :smirk:
Exactement, c'est ce qu'il m'arrive de faire sur les cryptos d'ailleurs, grâce à l'absence de cours légaux :truestory:

Ah et j'ai oublié de préciser que 1 millions de dollars de 1920 équivaut à 13,7 millions de dollars de 2021.
 

Franc côt

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Mon ascension de Charles Ponzi (2020) :
Ce sera une critique un peu longue, le temps que je reprenne l'habitude mais c'est aussi une histoire intéressante parce que le bonhomme inspira Madoff et donna son nom à une arnaque, rien que ça.

Charles Ponzi a donné son nom à une arnaque que Bernard Madoff a reproduite des décennies plus tard, la pyramide. Le principe est très simple, plus l’on rentre tôt dans la machinerie et plus on aura de chance de sortir gagnant.
En parlant de Madoff, il est mort aujourd'hui :snif:
 

Franc côt

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Hérétiques de Gilbert Keith Chesterton (1905) :

L’hérétique est celui qui professe ou soutient une hérésie. C’est celui, étymologiquement, qui choisit ou qui est apte à choisir. On notera que le titre du livre de Chesterton est au pluriel et en effet, il y a plusieurs hérésies qu’il a envie de combattre.

Je ne suis pas encore bien à l’aise avec la prose de Chesterton puisque c’est la première fois que je lis une de ses créations. Mais qui est l’auteur ? Gilbert K. Chesterton est un auteur anglais qui nous livre son premier essai polémique à 31 ans en 1905. Il a écrit dans les trente premières années du XXe. Fait singulier pour un Anglais, il se convertira au catholicisme Romain.

Les hérétiques :

J’ai trouvé dans son livre beaucoup d’analyses qui pourraient aussi correspondre à la société et à l’ambiance que nous connaissons actuellement. Il nomme hérétiques ceux qui se revendiquent comme étant clairvoyant et courageux contrairement aux autres.

Cela peut faire penser aux personnes qui veulent s’extirper de la masse et se revendiquer comme étant pour un idéal, un progrès, comme faisant partie d’une avant-garde que la majorité silencieuse ne comprend pas encore. Nous avons régulièrement des hérétiques qui viennent sur la place publique pour se vanter d’en faire partie et qui nous disent que nous sommes dans le faux. Et nous les laissons parler.

En comparant la morale moderne à la morale chrétienne, il fait ressortir que l’idéal chrétien donne de l’espoir et une foi inébranlable, même et surtout dans les moments les plus perdus. Tandis que les athées, les modernes, n’auront pas d’espérance. Dans la morale moderne ne subsistent que des interdictions. Il n’y a aucune image de pureté ou de triomphe dans la morale moderne. On ne présente aucun idéal. Les chrétiens ont le paradis, que l’on associe à la perfection, le purgatoire, qui donne l’idée d’un progrès à faire, et l’enfer qui est là pour punir.

La moralité moderne :

La moralité moderne ne peut rien donner de cela et ne peut donc donner aucune envie de progresser humainement. Il dira même : « Le genre humain, d’après la religion, succomba et dans sa chute acquit la notion du bien et du mal. Mais voilà que nous avons succombé une seconde fois et que, seule, la notion du mal nous reste. »

Il y a d’ailleurs dans la moralité moderne « humanitaire », l’idée qu’il faut être indulgent, à la limite de la philanthropie avec le faible et les inférieurs. Il faut avoir pitié et c’est ce que l’on nous demande lorsque l’on nous admoneste de faire preuve de « tolérance ». Et c’est tout sauf un idéal démocratique, qu’ils sont les premiers à défendre, ironiquement. Notre époque est la plus antidémocratique qu’il soit puisque nos gouvernants visent à chaque loi les gouvernés. Chesterton idéalise le passé par le fait que le despote réfléchissait avant de passer une loi abusive puisqu’il y avait un risque que cela se retournât contre lui. Nos gouvernants n’ont même pas cet éclair d’esprit.

Pour éluder cette question de bien, nous parlons de « progrès », « liberté, “éducation” sans aucunement nous concentrer sur le bien que cela devrait nous apporter. Nous essayons d’apporter plus de bien sans jamais avoir essayé de le définir, en utilisant des lieux communs. Et justement sur l’utilisation du progrès comme d’un idéal moral à atteindre, Chesterton nous dit qu’il est risible d’utiliser ce mot dans ce sens puisque nous ne savons même pas ce que cela définit.

On oppose le progrès, non défini, à des choses comme la religion, le patriotisme qui ont des doctrines, des idéaux précis. On ne sait rien du progrès ni ce que cela va nous apporter, mais nous devrions troquer des idéaux connus et dont nous connaissons les fruits contre lui. Pour parler de progrès, il faut avoir défini une direction, un sens. Et donc, finalement, il n’y a que les catholiques qui peuvent utiliser le mot progrès puisqu’ils savent dans quelle direction l’humanité doit aller, de même pour les patriotes. Néanmoins, je ne sais pas quelle définition Chesterton donne au patriotisme.

C’est à ce moment qu’il s’attaque à Bernard Shaw, le meilleur ennemi de Chesterton. M. Shaw est comme les prêcheurs de progrès que nous connaissons. Si l’homme n’est pas capable d’adopter le progrès, alors ce n’est pas que c’est une mauvaise idée, mais c’est que l’homme n’est pas le bon et que donc, il faut le changer pour qu’il colle au moule idéologique.

Et si, ce monde moderne n’a plus de foi, c’est à cause de la séparation qu’il a mis avec la nature. Il dit : “l’absence dans la vie moderne des formes les plus élevées et les plus basses de la foi est due, en grande partie, à notre éloignement de la nature, des arbres et des nuages. Si nous ne voyons plus de fantômes à tête de navets, c’est probablement faute de navets.” :rire:

Concernant ce monde moderne et son amour du scientisme, Chesterton craint qu’il ne nous amène à une destruction de la démocratie et à l’avènement de l’oligarchie et le gouvernement des spécialistes.

Le paganisme :

Et sur les néo-paganismes, il nous dit que leur foi est artificielle et que si ces païens étaient honnêtes, ils se convertiraient au christianisme puisque seul le christianisme a permis la transition entre les fois païennes et le christianisme que nous connaissons. Le christianisme a absorbé les cultes païens déjà en place en Europe. Cela ne sert à rien de créer une foi païenne hors sols qui n’a plus rien à voir avec les cultes d’avant la christianisation de l’Europe. Nous avons récupéré le mariage, Noël, Pâques, la Toussaint, la Saint-Jean… Donc finalement, que les néo-paganismes créer leurs nouvelles religions, ils finiront sans doute comme les anciennes, par se faire absorber par le christianisme.

Nietzsche :

Sur Nietzsche, qui n’a pas une grande place dans le cœur de Chesterton, ce dernier attaque l’aristocratie de Nietzsche qui serait celle d’hommes forts et vigoureux alors qu’ils ne sont que des hommes aux “nerfs faibles”. C’est parce qu’ils ont besoin de répéter qu’ils sont forts, vigoureux, qu’ils sont tout son contraire. Ils ne sont pas non plus braves en s’attaquant à des plus faibles qu’eux, ils sont faibles et couards. David a bien plus de mérite en combattant Goliath que le cyclope qui s’attaque à l’équipage d’Ulysse. Ce n’est que quand une Nation puissante a besoin de s’attaquer à de plus petites en faisant croire qu’elles sont une menace sérieuse que sa décadence est avancée.

Il faut sans doute nuancer les propos en rappelant que si Chesterton se base sur La volonté de puissance pour juger de l’œuvre de Nietzsche, il fait une erreur puisque cela a été publié de manière posthume par la sœur de N.

J’ai bien apprécié ce livre et son auteur. Néanmoins, la lecture est assez difficile, cela vient sans doute de la traduction que j’ai eue sous la main, mais il est difficile de retranscrire des blagues ou des métaphores d’une langue à l’autre. Après tout, nous ne comprenons pas le fait qu’il pleuve des grenouilles ou que l’on pave une voie. On peut être un peu perdu si l’on ne connaît pas les auteurs et hommes politiques qu’il cite et qu’il critique, bien que les noms de Chamberlain ou Wells vous sont sans doute familiers. C’est intéressant d’avoir la vision d’un écrivain britannique catholique sur les tendances de son époque et les choses qui le dérangeaient alors. Il a une plume aiguisée et les saillies dont il est l’auteur vous raviront sans aucun doute.
 

Tigrou

Fdp d'admin
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Ah, Chesterton, l'un de mes Anglais préférés, avec C. S. Lewis et Theodore Dalrymple. :noel: Il a aussi écrit Orthodoxie, qui apporte ce qu'il manquait à Hérétiques, à savoir une doctrine positive. Ce sont ses deux livres les moins lus, et pourtant... :noel:

J'en profite pour donner l'une de mes recommandations habituelles, à savoir Spoilt Rotten de Theodore Dalrymple. :ok:

Il faut sans doute nuancer les propos en rappelant que si Chesterton se base sur La volonté de puissance pour juger de l’œuvre de Nietzsche, il fait une erreur puisque cela a été publié de manière posthume par la sœur de N.
Les accusations de falsifications ont été très exagérées. Et tous les thèmes dont tu as parlé ici sont effectivement présents dans l'œuvre de Nietzsche, même au-delà de ce tome précis.
 

Franc côt

Pilier
C'est dans ma liste, mais je vais faire une petite pause pour me replonger dans l'éco :ok:


Spoilt Rotten de Theodore Dalrymple
ça me parle, je crois que tu l'avais déjà conseillé. Bon, il va falloir que je regarde ça aussi :sueur:


Les accusations de falsifications ont été très exagérées. Et tous les thèmes dont tu as parlé ici sont effectivement présents dans l'œuvre de Nietzsche, même au-delà de ce tome précis.
Merci pour la clarification, n'ayant jamais lu Nietzsche, je n'étais pas sûr :noel:
 
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