Archive [HISTOIRE] Bibliothèque des pavés de Valy

Tigrou

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Super intéressant encore une fois. C'est dingue qu'il y ait eu un système pareil mais quand même une croissance quasi nulle, ça semble confirmer Jancovici quand il dit que la croissance repose intégralement sur le parc de machines. :thinking:

on avait par exemple des assurances sur les esclaves (ex : une esclave allait accoucher, donc on allait l'assurer si ça se passait mal : la prime était de 2%)
L'esclavage au MA, un autre sujet très peu connu. Je sais que Jacques Heers a aussi écrit un ouvrage à ce sujet, Esclaves et domestiques au Moyen Âge. :noel:
 

Valyrian

Pilier
Notes sur "Le capitalisme au Moyen-Âge" de Jacques Heers 4 : Les finances publiques ou : pourquoi l'administration c'est toujours le bordel

Suite et fin du pavé sur le capitalisme au Moyen-âge. J’ai loupé et ignoré des trucs, j’y reviendrais peut être plus tard. Comme d’habitude, pas relu, toussa toussa

L'état des finances publiques


On a parfois tendance à croire que l’emprunt public est quelque chose d’assez récent, c’est à dire que l’état n’a vraiment commencé à emprunter pour se financer qu’à partir de la Renaissance. Or, depuis Saint-Louis, les dépenses publiques continuaient de croître en permanence (le service militaire obligatoire de 40 jours ne suffisait plus pour les expéditions longues comme la Croisade des Albigeois, et les techniques comptables au niveau de l’État n’étaient pas toujours au point, donc établir un budget était assez délicat), et il était sans doute difficile d’augmenter ses recettes fiscales.

En effet, contrairement à la propagande républicaine depuis au moins Jules Ferry, le pékin moyen du Moyen-âge ne payait quasiment pas d’impôts, et peu régulièrement en plus. Sous Philippe Auguste, les sources de revenus du Roi étaient, outre ses domaines dans le reste de la France, les villes d’Île de France, qui n’étaient pas imposées régulièrement, et dont les contributions au trésor Royal étaient soumises à négociation avec les bourgeois et notables locaux. Les rares impôts qui existaient (taxe sur le capital mobilier, par exemple) étaient de l’ordre de 0,5 , 1 ou 2 % par an :fou:
Les commerçants de Paris ont gueulé comme des putois quand Philippe le Bel a voulu taxer les ventes des Halles à hauteur de 1 % :fou:


L’auteur n’a pas l’air de préciser quel genre d’impôts il existait chez les autres seigneurs féodaux, et ne parle presque que des finances du Roi, j’ai l’impression. Il mentionne vers la toute fin que la plupart des villes en France étaient en totale autonomie administrative et fiscale pour gérer leurs comptes, et qu’elles n’étaient pas très douées : un bonne partie de l’extension de l’autorité royale à cette époque, c'est parce que des municipalités qui font faillite et demandent que le Roi envoie des commissaires et enquêteurs pour remettre de l’ordre dans ce merdier :thinking:

Apparemment, la taxation dans certaines de ces villes autonomes est rapidement devenu élevée parce qu’on gérait l’argent n’importe comment. Alors soit on appelait le Roi à l’aide pour éviter de se faire trucider par la foule en colère parce qu’on avait trop dépensé et donc trop augmenté les taxes, soit on confiait la gestion du budget à des organisations tierces, notamment des guildes ou des ordres religieux :thinking:

Même les grosses villes d’Italie, qui étaient des places marchandes, n’avaient souvent plus un sou dans les caisses (en même temps, il faut bien dire que la guerre perpétuelle entre guelfes et gibelins coûtait cher, d’autant qu’on embauchait des généraux mercenaires pour les livrer). Ça me fait penser qu’une pratique assez répandue dans ces cités, en proie à la guerre civile permanente, était de demander à une puissance étrangère qui n’avait rien à voir de leur donner un administrateur qui aurait les pleins pouvoir dans la ville et qui serait donc au dessus des querelles partisanes. Me semble que l’Empereur Frédéric II, qui était aussi Roi de Sicile, a considérablement renforcé son influence en Italie en envoyant des Siciliens totalement étrangers à ces vendettas familiales faire la loi dans ces villes :hap:

Bref, pour revenir aux recettes fiscales du trésor royal, une des techniques que le Roi avait en sa possession était la dévaluation ou réévaluation de la monnaie, mesure administrative, il faut bien le comprendre, car le Roi n’avait pas nécessairement envie d’avilir sa monnaie. Quand je dis mesure administrative, je veux dire que les autorités toquaient à la porte des changeurs, et disaient ‘maintenant, le taux de change est de tant jusqu’à telle date, merci bonne journée’, ce qui n‘était pas forcément une consigne ni très appréciée ni très respectée :hap:

Mais alors, comment les Rois et seigneurs se finançaient-ils ? Simple : ils utilisaient massivement les péages et les droits de passage et de douanes. Encore que ce n’était pas toujours respecté à la lettre : le peuple faisait de son mieux pour frauder et les éviter, comme les impôts d’ailleurs.


Les larbins (ou : qu'on leur coupe la tête )

La perception des taxes se faisait au début assez souvent par des sortes de sous-traitance au privé : la bureaucratie royale manque de personnel, alors on dit à un mec de percevoir x en taxes et de garder le reste. Petit à petit, les Templiers ont de plus en plus joué ce rôle d’intermédiaires, c’est eux qui étaient appelés pour jouer les comptables, pour surveiller les finances publiques (et les alléger en prêtant de l’argent quand il fallait financer certaines guerres considérées comme saintes), parfois pour surveiller que les taxes étaient bien payées, etc. Ils ont été, pendant très longtemps, les banquiers du Pape : quand ce dernier a ordonné la levée d’un impôt pour financer une croisade, certaines abbayes ont directement versé la somme aux Templiers, qui d'ailleurs parfois servaient aussi de notaire pour certains actes religieux : un pèlerin âgé fait son testament avant de partie à Compostelle, et charge le Temple de l’exécuter en cas de pépin(tout en léguant une bonne partie de sa richesse aux templiers). Nos chevaliers avaient fait, à eux tout seuls, de Paris une des plus grande place financière d’occident avec tous ces transferts d'argent, et disposaient d’un véritable réseau de domaines et de forteresses dans le Royaume de France, l’une d’entre elles étant littéralement juste à la sortie de Paris :ouch:

Mais à partir des années 1200, le Roi commence sérieusement à s’entourer de conseillers venant de la bourgeoisie et de la petite noblesse pour en faire ses agents et ses exécutants de confiance, qui manquaient jusque là. Les Rois de France se défiaient de plus en plus du pouvoir de cet ordre qui, pourtant, n’a jamais rien fait, à ma connaissance, pour mériter un tel traitement. Toujours est-il qu’on était jaloux de leurs possessions, et que petit à petit, ils sont remplacés par ces hommes de main du Roi à à peu près tous les postes.

Évidemment, donc, avec l’affirmation du pouvoir royal, la fin des croisades, et la multiplication des hommes de main du Roi, les Templiers avaient vécu plus longtemps qu’ils n’avaient été utiles aux yeux des souverains. Est-ce vraiment surprenant donc que Philippe le Bel, en quelque sorte l’incarnation de la révolte aristocratique contre le pouvoir établi, soit celui qui ait fini par les purger et faire main basse sur leurs possessions ?

Même le Pape, qui à l’époque est un fantoche qui a accepté la demande du Roi de les dissoudre, a réclamé le jugement des Templiers par un tribunal ecclésiastique, mais non seulement Philippe l’a ignoré, mais en plus il a passé son temps à diffamer le Pape en l’accusant grosso modo d’être un mauvais chrétien, si j’ai bien compris. Une personne vraiment détestable ce Philippe :noel:

On pourrait être choqué de ce que les Templiers ont subi, mais en vérité, les hommes de main du Roi n’étaient pas toujours mieux logés. Voyez, le problème avec la tactique du ‘je saisis tes biens pour me renflouer sah quel plaisir’, c’est que c’est pas exactement une technique de gestion pérenne , sauf à la répéter encore et encore à chaque génération. Et globalement, c’est ce qu’il se passe avec les hommes de main du Roi :srx:

En fait, c’est un peu plus compliqué que ça. Mais globalement, chaque Roi qui monte sur le trône va vouloir placer ses propres pions sur l’échiquier, en mettant à la retraite leurs prédécesseurs qui avaient servi loyalement son père. Le truc, c’est qu’en général, quand on est à la cour royale, on a tendance à devenir relativement riche, et à faire des jaloux, qui se transforment en ennemis. Et ce d’autant plus qu’on a été au gouvernement, et vous connaissez sans doute la technique de blâmer les conseillers du Roi pour toutes les décisions impopulaires. :srx:

Bref, ces mecs étaient souvent les parfaits boucs émissaires pour tous les problèmes et les mécontents à chaque début de règne, et puis vu que c’était des financiers, ils avaient probablement fait un truc pour mériter d’être purgés. Donc on voyait souvent des exécutions honteuses après une parodie de procès (s’il tenait mal ses comptes on accusait le mec de trahison, s’il les tenait bien on l’accusait de sorcellerie), et on laissait leur corps pourrir sur le gibet de Montfaucon.

Les plus malins, sentant leur protecteur mourir , se faisaient évêques, pour n’être jugés que par des tribunaux ecclésiastiques, échappant à l’arbitraire royal, voire se tenaient loin de Paris ou étaient discrets : ils se contentaient d’accumuler les domaines, au loin, et restaient dans l’ombre à tout moment. Des ambitions modestes et une carrière discrète, mais qui au moins laissaient leur lignage en vie et leurs possessions intactes à chaque succession, se maintenant eux-même à leur poste de père en fils. Un membre de leur famille était parfois mis en disgrâce, mais la famille elle-même n’était jamais vraiment menacée, contrairement aux hommes du roi à Paris qui ont voulu voler jusqu’au soleil et qui ont fini réduits en cendres :wi:

[bon on a un passage de moment aléatoire de crachat sur la rigueur de l’académie et des manuels d’histoire, je peux le poster si ça vous intéresse mais je le saute pour le moment]

Quelques autres trucs en rapport avec les finances publiques

On remarque aussi que petit à petit, avec la fin de la Guerre de Cent Ans, le Roi essaie de plus en plus d’imposer son monopole sur certains domaines ou de développer des entreprise royales (des mines, ou simplement le monopole sur le commerce fait avec l’Orient). Elles n’étaient pas toujours rentables, vu que parfois, ça demandait pas mal de compétences et d’investissement dans des trous paumés que les agents du Roi désignés pour les gérer n’avaient aucune envie de fournir, mais certains gestionnaires de ces entreprises, comme un certain Jacques Coeur, ont fait une sacré fortune.

Si j’ai bien compris, ça se passait à peut près comme ça : le Roi donne les fonds et l’appui légal à un de ses hommes de main, qui recrute lui-même les commis et ses assistants dans sa propre clientèle pour gérer l’entreprise, et il maintenait les liens en arrangeant les mariages de ses plus fidèles collaborateurs avec des bons partis, etc. Bref, tout ça pour dire que j’ai l’impression que quand on dit ‘entreprise royale’ et ‘monopole d’état’, il ne faut pas forcément imaginer une entreprise publique moderne, ça ressemble plus à une extension du modèle féodal et clientéliste au monde des affaires d’après ce que j’ai lu en diagonale, ce qui se prêtait à la fraude et a perdu notre ami Jacques Coeur dont je parlais. C’est hypocrite d’ailleurs, parce que les gestionnaires étaient apparemment rarement payés avec un salaire fixe par le Roi, donc ils doivent rendre leurs activités profitables pour eux-même, système qui peut inciter le gestionnaire à frauder pour se payer, ce qui arrivait souvent. Et ça tout le monde semblait être au courant mais tant qu’ils étaient utiles, on fermait les yeux :thinking:.

C’était d’ailleurs pas forcément une bonne idée, parce qu’avoir des filouteurs à la tête des entreprises royales et des services administratifs (ex : transmettre les doléances au Roi) c’est le meilleur moyen de ruiner l’image de l’administration de Sa Majesté. En plus, ils étaient anoblis la plupart du temps, et c’est d’ailleurs drôle que la devise de la maison noble nouvellement crée de Jacques Coeur, administrateur sans beaucoup de scrupules dont je parlais tout à l’heure et qui s’adonnait à ce genre de pratiques, ait été ‘À coeur vaillant rien d’impossible’. On pourrait presque terminer cette devise par ‘:fdp:’ vu comme c’est osé :hap:

Mais bref, paye ta mauvaise image de la noblesse et du Roi, on se croirait dans une dictature africaine :hap:

D’ailleurs il y a parfois une dimension de guerre économique à tout ceci : certaines entreprises royales visaient délibérément à couler des entreprises ennemies, en gros, on favorisait énormément les commandes des drapiers du Berry pour couler les draperies de Rouen qui était toujours aux mains des anglais, là où d’ordinaire, c’était plutôt le travail des guildes de fixer les règles de leur milieu. Pas de marché libre ici, le choix d’à qui on achète et à qui on vend semblait relativement important et délibéré :smirk:


Bref, de toutes manières, on en venait rapidement à emprunter, pour le Roi comme pour les municipalités, et les prêteurs ont de plus en plus rapidement voulu avoir des gages, notamment des droits, des privilèges, etc, concédés par les autorités publiques. Et ce n’était pas forcément toujours des petits montants, à un moment, la dette est devenus tellement importante et bordélique dans certaines cités qu’on les a, si j’ai bien compris, carrément regroupés par catégories plus ou moins standardisées et les prêteurs se regroupaient en associations. D’ailleurs apparemment on pouvait aussi revendre les dettes en question, le marché de la dette ça n’a pas l’air d’être quelque chose d’inventé ces derniers siècles :srx:

(et dans les années 1450 on commence réellement à avoir des sociétés basées sur la spéculation sur ces titres de dette, plus les choses changent plus elles restent les mêmes :rire2: )

Cela dit, apparemment certains citoyens aisés achetaient ces parts de dette publiques et faisaient don des intérêts à des orphelinats ou des monastères, mais on avait aussi par exemple des pères de famille achetaient des parts et les bloquaient jusqu’à ce que leur fille soit en âge de se marier, une sorte de livret d’épargne qui devait servir de dot, ou encore pour les jeunes hommes si, une fois arrivés à l’âge adulte, ils voulaient se lancer dans le monde des affaires :oui:

Après ça ne devait sans doute pas être aussi répandu que ça partout dans le monde chrétien, disons-nous le bien, mais c’est quand même assez intéressant, et apparemment, tout au long du XV ème siècle (mème si on sort un peu du moyen-âge là), près de 20 000 filles y avaient été inscrites à leur naissance :oui:
 
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Tigrou

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La purge des hauts fonctionnaires c'est brutal mais ça évite qu'il y ait, comme maintenant, tout un viviers de gens dans les ministères qui sont là de gouvernement en gouvernement et qui font leurs lois. Les exécutions sont peut-être à enlever, mais l'intelligentsia doit être renouvellée régulièrement. :noel:

bon on a un passage de moment aléatoire de crachat sur la rigueur de l’académie et des manuels d’histoire, je peux le poster si ça vous intéresse mais je le saute pour le moment
Oui stp

comme un certain Jacques Coeur
Pas de "un certain", il est connu Jacques Cœur :sad:
 

Valyrian

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Effectivement, mais si je sers le Roi loyalement pendant 25 ans, j'aimerais éviter de finir torturé pendant des semaines puis pendu en place publique dans les trois mois qui suivent la succession :ouch2:

Mais bon, je veux bien concevoir qu'un petit nettoyage des hommes de main doive se faire de temps à autre :hap:



(édit : putain les fautes, la honte :fou:)

Le passage en question :


Pendant cent cinquante ans, de la mort de Charles IV le Bel en 1328, à celle de Louis XI en 1481, chaque nouveau roi imposait d’autres maîtres des finances. Charles V s’est, lui, entouré de conseillers qu’il choisissait et faisait travailler à ses côtés. Nous les appelons les « marmousets », et c’est là une belle occasion de voir comment un mot, jamais employé à l’époque pour désigner des hommes chargés de hautes fonctions, s’est imposé dans nos manuels. Marmouset, qui vient peut-être de marmot, désignait alors de petits hommes disgracieux ou des dieux des païens, figures sculptées sur les culots, les chapiteaux ou les clés pendantes des voûtes des églises et sur les piliers de bois d’une maison de Paris, dite domus marmoretorum, qui a donné son nom à la rue des Marmousets [14]. Mot d’usage courant, il l’est demeuré pendant plusieurs siècles mais jamais pour parler d’un quelconque personnage politique [15]. En ce sens, on ne le rencontre que beaucoup plus tard sous la plume de Michelet, dans son Histoire de France, commencée en 1831. Il l’aurait trouvé là où personne encore ne l’avait remarqué, dans un court passage de la Chronique de Froissart qui, parlant du complot ourdi contre Olivier de Clisson, fait dire à l’un des nobles que, celui-ci mort, on « aurait à force la peau de tous les petits marmousets ». Le mot fut repris, quelque cinquante ans plus tard, par les fabricants de manuels qui allaient volontiers chercher leurs références chez Michelet, historien fort approximatif qui, résolument engagé dans une optique partisane, n’avait pas fait mieux que rassembler anecdotes et récits irrévérencieux. Depuis lors, rien n’a changé : dans nos livres d’enseignement, du primaire aux facultés de lettres et sciences humaines, Charles V dirige toujours cette belle équipe de marmousets.
 
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Tigrou

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Effectivement, mais si je sers le Roi loyalement pendant 25 ans, j'aimerais éviter de finir torturé pendant des semaines puis pendu en place publique dans les trois mois qui suivent la succession :ouch2:
Tu sers le Roi pour la grandeur du royaume, pas pour ton intérêt personnel. :nonnon:
Faut remettre le sacrifice humain à la mode. :cool:

Ah bah les classiques alors. C'est pas un ouvrage de médiéviste francophone s'il n'y a pas un passage pour cracher sur Michelet. Pratique parfaitement justifiée par ailleurs. :noel:
 
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